gérer la diversité
L’inclusion des minorités
dans les systèmes politiques français et néerlandais
Introduction
Si la question de la cohésion sociale et
politique n’est pas vraiment une angoisse typiquement contemporaine, elle
est rendue particulièrement saillante par le fait que les sociétés
démocratiques occidentales se trouvent face à un fractionnement
du corps social intensifié par de nombreuses crises idéologiques,
économiques et culturelles d’une rare intensité. Les parades
à ce fractionnement ne semblent pas pouvoir être trouvées
dans le modèle athénien démocratique, les systèmes
politiques modernes n’ayant plus rien à voir avec l’agora des micro-cités
antiques d’où femmes, esclaves et métèques étaient
exclus.
Le point central de ce problème de diversité
est la minorité, objet passionnel du combat politique. Il a mené
à des actions collectives meurtrières et traumatisantes,
à la répression, la ségrégation et la dictature.
Mais, confrontées à l’échec des politiques d’isolement
ou d’assimilation des minorités et aux changements profonds de l’atmosphère
politique, les démocraties occidentales ont donc été
obligées d’inventer de nouvelles façons de fonctionner, bien
souvent sur la base des méthodes utilisées pour résoudre
les crises antérieures, que ce soit le communitarisme américain,
le multi-culturalisme néerlandais ou le jacobinisme républicain
à la française.
Dans ce papier (I) nous allons essayer de montrer
que la gestion réussie de la diversité est le défi
le plus important auquel les démocraties occidentales ont à
faire face pour maintenir leur unité, quel que soit le modèle
idéologique sur lequel elles sont basées, après quoi
(II) nous allons nous pencher sur deux études de cas sensées
illustrer la faculté de la France et des Pays-Bas, opposés
dans leur approche de la question minoritaire, à gérer la
diversité sociale et culturelle, à savoir l’éducation
islamique et le mariage homosexuel, (III) pour enfin déterminer
les méthodes de travail utilisées dans ce projet et sa planification.
Plan du papier
I. Démocratie et diversité
A. la gestion
démocratique de la diversité
1. Des démocraties inclusives
2. Définitions plurielles de la minorité
3. L’identité, outil d’émancipation
B. Deux modèles
différents, les Pays-Bas et la France
1. Multi-culturalisme et (dé)compartimentage
2. Unité et assimilationnisme
3. Des opportunités matérielles de participation différentes
II. Tester l’inclusion politique
A. Réalité
de l’accès des minorités au pouvoir politique
1. accès matériel et inclusion politique
2. légitimité politique et représentation uniformisante
des minorités
B. Etudes
de cas sur l’inclusion aux systèmes politiques des idées
divergentes.
1. Enjeux des deux sujets
2. Les groupes minoritaires concernés par l’étude de cas
III. Enjeux et méthodologie
A. Le personnel
politique
B. L’étude
des deux cas
1. Suppositions préliminaires
2. Question opératoires
3. Sources concernées
C. Planification
1. Planification des recherches
2. Plan de rédaction
Conclusion
Bibliographie
I. Démocratie
et diversité
Dans cette première partie, après
nous être penchés sur l’importance de la question minoritaire
pour les démocraties contemporaines, nous aborderons deux modèles
politiques opposés dans leur approche de la gestion de la diversité,
à savoir la France et les Pays-Bas.
A. la gestion démocratique
de la diversité
1. Des démocraties inclusives
Beaucoup d’auteurs contemporains, de Giddens (1994)
à Beck (1997), en passant par Touraine (1994, 1998) ou Bourdieu
(1998), considèrent que les démocraties occidentales sont
confrontées à de nombreux problèmes caractéristiques
de ce que certains nomment post-modernité, d’autres sur-modernité
(hightened modernity, terme qui me semble plus approprié).
Cette période est définie différemment selon les auteurs,
et chaque définition pourrait donner lieu à des interprétations
purement politiques. Cependant, il me semble que cette époque, quel
que soit son nom, se caractérise:
(1) par la mort du mythe de la nation ethniquement ou culturellement
pure, qu’on peut appeler cosmopolisation des nations,
(2) par les tentatives de plus en plus poussées d’émancipation,
que ce soit de façon collective par le communitarisme, en particulier
aux Etats-Unis, ou de façon individuelle, par des choix de vie différents,
illustrés par l’écologie, le féminisme ou la Queer
theory, et
(3) par la fin du Léviathan, c’est-à-dire une conception
plus instrumentale et moins idéologique du système étatique,
considéré plus comme un outil au service des citoyens qu’un
but en soi.
Selon la plupart des penseurs classiques, le but
ultime des démocraties est d’arriver à résoudre la
plupart des conflits d’une façon aussi pacifique que possible afin
de parvenir à un niveau le plus haut possible de bonheur collectif.
Selon Anthony Giddens, les démocraties occidentales contemporaines
doivent pour cela se moderniser selon cinq axes :
(1) la réparation des solidarités endommagées
(damaged solidarities),
(2) la reconnaissance de l’importance des choix de vies (life
politics),
(3) la mobilisation de tous afin d’arriver à une politique
efficace et ce qu’il nomme générative, c’est-à-dire
créatrice d’événements,
(4) la démocratisation poussée de la vie publique
(dialogic democracy) et finalement
(5) l’invention d’une nouvelle forme d’Etat providence (rethink
the welfare state) (Giddens 1994, 13-20).
Les deux idées principales qui semblent résumer
ces axes sont l’inclusion de tous dans la cité et la possibilité
pour chaque citoyen de développer une identité propre,
c’est-à-dire, pour les systèmes politiques, arriver à
gérer la diversité tout en incluant un maximum de citoyens.
Dans ce contexte de volonté d’inclusion et de libéralisme
social, le traitement qui est réservé aux minorités
me semble être l’illustration concrète de cette volonté.
Bien plus que leur exclusion, déjà largement étudiée
de plusieurs points de vue depuis plusieurs décennies, c’est le
mécanisme de (ré?)inclusion des minorités qui me semble
le plus intéressant et le plus significatif des efforts modernisateurs
des démocraties contemporaines.
2. Définitions plurielles de la minorité
Les minorités sont définies de différentes
façons suivant l’idéologie du moment et, il faut bien le
dire, l’orientation politique de ceux qui emploient ces définitions.
Elles sont de plusieurs natures : classistes, raciales, culturelles, sexuelles
et identitaires.
La définition classiste du terme minorité
est bien sûr présente chez Marx, où elle est connotée
très négativement, puisqu’il s’agit de la classe dominante,
groupe minoritaire mais surpuissant. C’est une des définitions les
moins difficiles à recouper scientifiquement, et sociologues comme
sondeurs utilisent abondamment cette division du corps social.
La division raciale est déjà
bien plus arbitraire, et n’est pas très répandue en Europe.
Aux Etats-Unis par contre elle est un marqueur social et politique essentiel,
et même si elle ne recoupe aucune théorie scientifique crédible,
elle est un révélateur des rapports sociaux entre les groupes
ainsi définis (Caucasiens, Latinos, Noirs, Asiatiques et Natifs),
utilisé indistinctement par toutes les communautés sans réelle
remise en question. Certains semblent vouloir l’appliquer à l’Europe
(au moins continentale), mais il ne semble pas que ce ici soit un marqueur
politique significatif.
La définition culturelle est bien
plus importante. On y trouve aussi bien des valeurs progressistes que réactionnaires
: le multi-culturalisme néerlandais pense en effet les groupes en
valeurs culturelles et/ou religieuses, les traités internationaux
cherchent à protéger les peuples et cultures en voie d’extinction,
thème biologiste repris par l’extrême droite, en particulier
le Front National, et même la France révolutionnaire et républicaine
se bat pour son exception culturelle propre au sein du monde occidental.
On y retrouve par ailleurs une distinction entre les groupes culturels
ou ethniques nationaux (Bretons, Basques, Alsaciens, Corses...) et immigrés
(Turcs, Maghrébins, Asiatiques...), sur lesquels la gauche et la
droite insistent différemment.
La définition sexuelle ne considère
pas une minorité par son nombre mais par l’oppression politique
ou sociale légitimée par son sexe ou son orientation sexuelle,
ce qui est déjà un pas vers les valeurs sur-modernes définies
ci-dessus. Ainsi les femmes, majoritaires en nombre, peuvent être
considérées comme minoritaires, en particulier au sein du
système politique et symbolique. C’est clairement le cas de homosexuels
(ou gais, selon le point de vue théorique adopté), parfois
légalement opprimés, et indiscutablement minoritaires en
nombre.
Enfin la définition identitaire est
liée à deux concepts : statut et identité. Le statut
est l’image imposée par l’Etat, par le groupe dominant ou seulement
par les autres groupes à un groupe particulier, image bien souvent
dégradante, que Bourdieu considère être une oppression
symbolique légitimant bien souvent les autres formes d’oppression
(1998). L’identité est l’image que se construisent les groupes,
bien souvent en réaction à un statut défavorable.
De nombreux exemples de reconstruction identitaire en réaction à
l’oppression symbolique et/ou réelle abondent : l’Etat d’Israël,
l’Islam intégriste des Turcs en Allemagne ou le Black Is Beautiful
américain pour ne citer que les plus connus.
Selon la dernière définition, la minorité
n’est pas définie selon des critères objectifs, par ailleurs
souvent bien difficiles à mesurer scientifiquement (comment mesurer
la race ou l’appartenance à une ethnie de façon objective
?), mais selon des critères subjectifs, certes encore plus difficiles
à mesurer, mais qui offrent une grande souplesse idéologique.
En effet, refuser de prendre en compte la définition qu’un groupe
offre de lui-même c’est vouloir lui appliquer un statut dont il cherche
justement à s’émanciper par cette construction identitaire.
Aussi vais-je considérer pour la suite que toutes les constructions
identitaires minoritaires sont preuves d’existence minoritaire dans le
champs politique. Peu importe que le groupe ne soit pas reconnu comme minoritaire
selon les autres définitions : dès lors que politiquement
il cherche à exister, par son identité politique même,
il justifie son existence. L’identité minoritaire est auto-réalisatrice,
ou performative (Bourdieu 1982).
Peuvent donc être considérés comme des minorités
les groupes ethniques/culturels nationaux et immigrés, les groupes
religieux minoritaires (en particulier les orthodoxes et les sectes), les
groupes ayant une idéologie fortement divergente (Verts, extrême-droite...),
les femmes et les homosexuels.
3. L’identité, outil d’émancipation
Dans ce contexte de réforme sur-moderne (note
1), les possibilités d’inclusion politique qu’offrent les démocraties
aux citoyens, quelle que soit leur identité, me paraît être
un bon moyen de savoir dans quelle mesure elles sont réellement
démocratiques. Pour cela deux stratégies, pas forcément
opposées, peuvent leur être proposées.
La première stratégie est plus collective
: par l’émancipation du groupe auquel il appartient, le citoyen
se voit offrir aussi son émancipation personnelle. Bien sûr,
cela ne garantit en rien son émancipation du groupe concerné
lui-même, et parfois même on peut lui garantir le contraire.
L’exemple des Catholiques et Protestants orthodoxes aux Pays-Bas me semble
assez intéressant, puisque ces deux groupes, après de longues
batailles et un arrangement institutionnel assez unique (le compartimentage),
ont réussi à s’émanciper collectivement de la domination
protestante, et à moyen terme les individus se sont émancipés
aussi de leurs groupes respectifs (le décompartimentage). Cette
première stratégie peut être appelée multi-culturalisme.
Une deuxième stratégie est plus
individualiste : en extirpant l’individu de son groupe, on le soustrait
à la double pression sociale dont il est l’objet, tout d’abord au
sein de son groupe, et ensuite à cause de son appartenance à
ce groupe (dans le cas d’un Catholique par exemple: pression du groupe
pour se conformer au catholicisme, et pression causée par son catholicisme
en dehors des cercles catholiques). En effet, l’extraire de son groupe
c’est détruire les moyens internes et externes de reproduction mécanique
des caractéristiques qui l’excluent au quotidien: une identité
trop marquée et un statut défavorable. Le danger, bien sûr,
c’est de se retrouver interdit d’identité tout en étant quotidiennement
oppressé pour des raisons de classe ou de race. Cette deuxième
stratégie peut être nommée assimilationisme.
B. Deux modèles différents,
les Pays-Bas et la France
Afin de tester les différentes stratégies
d’émancipation des groupes minoritaires dans les démocraties
occidentales, je propose de nous pencher sur les deux pays qui illustrent
les prises de positions institutionnalisées envers le multi-culturalisme
et l’assimilationisme, à savoir les Pays-Bas et la France.
1. Multi-culturalisme et (dé)compartimentage
Les Pays-Bas sont depuis leur création le
théâtre de conflits culturels et religieux entre groupes dont
aucun n’est jamais numériquement en majorité. C’est en pleine
période de conflits à propos de l’enseignement qu’un compromis
est trouvé, formalisé en 1917 par l’institutionnalisation
du partage du pouvoir entre les différents piliers nationaux (Protestants,
Protestants orthodoxes, Catholiques, Libéraux, et par la suite Socialistes)
selon des règles parfois implicites, largement expliquées
et commentées par la suite (Lijphart 1975). Les principales caractéristiques
de ce système sont, selon moi, l’importance de l’identité
privée (religion, culture) en politique, et sa sacralisation absolue.
En effet, chacun est publiquement associé à un pilier, mais
le contenu politique, religieux et culturel de ce piler n’est en aucun
cas discutable publiquement. C’est ce que Lijphart nomme Living Apart
Together.
Ceci a effectivement mené à une émancipation
collective, puis à une émancipation individuelle pour la
plupart des membre de ces groupes, ou décompartimentage. Même
s’il n’a pas été conçu ainsi à l’origine, le
compartimentage a dans un premier temps émancipé les groupes,
et dans un deuxième temps a disparu pour permettre l’émancipation
des individus (Bax 1988, Chambon 1996).
Même si officiellement le compartimentage n’est plus, le multi-culturalisme
qui l’a engendré et qu’il a renforcé existe encore, au moins
sur le plan idéologique. Cette existence est tangible à travers
plusieurs indicateurs. Le premier est la survivance partielle du partage
des média électroniques nationaux entre omroepen (note
2), le deuxième est bien sûr le système éducatif,
largement confessionnel (Dijkstra 1997), et le troisième est la
culture politique de protection des minorités. Cette culture politique
se manifeste différemment selon le degré d’assimilation des
minorités concernées, leur cohésion culturelle, leur
degré d’organisation et leur identité (Cadat 1996, Duyvendak
1994). Nous aurons l’occasion de développer ce point un peu plus
loin.
Pour résumer, l’idéologie néerlandaise
propose soit une émancipation individuelle immédiate, soit
en deux temps, dont le premier consiste en une émancipation collective
grâce aux facilités accordées à certains groupes
culturels et religieux (verzuiling), le deuxième étant
l’émancipation du groupe d’origine (ontzuiling).
2. Unité et assimilationnisme
Le cas français est bien différent.
Plusieurs facteurs ont mené à l’idéologie assimilationniste
à la française. Le premier est l’existence d’un Etat fort
et centralisateur, avant même la Révolution, comme le montre
déjà Tocqueville (1857), pour partie dû à la
position géographique du pays, souvent envahi et aux frontières
assez mouvantes, mais aussi à la guerre entre familles rivales qui
a abouti à la domination francilienne, si bien exposée par
Norbert Elias (1973). Par ailleurs, l’idéal révolutionnaire
se concrétise en politique par l’abolition des corps intermédiaires,
puis par la victoire des laïcs sur les religieux en 1905, en pleine
bataille politique pour l’enseignement. Le catholicisme royal puis impérial
n’offre comme possibilité aux autres religions que l’assimilation
ou l’exil. La privatisation de la vie religieuse ne semble guère
améliorer les choses, si ce n’est permettre l’émancipation
des catholiques vis-à-vis de l’Eglise. C’est ce qui est souvent
nommé le républicanisme jacobin.
Cependant, il ne faut pas faire l’erreur de penser
que cette idéologie est a priori hostile aux religions : la liberté
de culte est au contraire une liberté fondamentale, aussi longtemps
qu’elle se cantonne à la sphère privée. Il en est
de même, en principe, pour les choix de vie ou cultures. A l’inverse
du système néerlandais, la culture et/ou religion est une
affaire privée et peu sacralisée. Elle est peu sacralisée
en ce sens que l’Etat se réserve d’apprécier si l’unité
nationale n’est pas menacée par des intérêts culturels
ou religieux différents. Cette appréciation est bien sûr
bien différente selon les époques et les partis politiques
au pouvoir. C’est justement cette appréciation qui semble indiquer
dans quelle mesure le pouvoir français accepte de s’ouvrir aux minorités
non-conformistes. Tout comme aux Pays-Bas, le degré d’ouverture
est lié au degré de non-conformisme du groupe concerné.
Pour résumer, l’idéologie française
jacobine insiste sur l’émancipation personnelle des individus avec
l’aide de l’Etat et la tolérance des pratiques culturelles et religieuses
privées dans la mesure où celles-ci ne sont pas en contradiction
avec cet idéal émancipateur.
3. Des opportunités matérielles de participation différentes
Non seulement les deux pays divergent par leur approche
des possibilités d’émancipation, mais aussi plus matériellement
par leur système politique de représentation démocratique.
Le système néerlandais est fidèle au compartimentage
et s’illustre par sa proportionnalité, alors que le système
français, produit d’une autre histoire, s’illustre plutôt
par sa compétitivité extrême.
Le système politique national néerlandais
se caractérise surtout par sa proportionnalité et
sa grande centralisation géographique. En effet, lors des
élections législatives il n’y a qu’une seule circonscription
nationale, et les 150 sièges sont distribués à la
proportionnelle par liste partisane (Anderweg 1993). Ce système
est mécaniquement plus favorable à la pluralité pour
deux raisons.
La première est que les petits partis ont la possibilité
d’exister politiquement, voire dans certains cas de coalition d’influencer
directement la politique gouvernementale. La deuxième est que le
système de liste fait qu’à part quelques exceptions les électeurs
ne se prononcent pas uniquement sur des noms de personnes mais sur des
programmes. Ce système de liste permet aux partis de présenter
des personnes moins connues ou moins éligible, en particulier ceux
qui sont minoritaires ou déviants par rapport au groupe dominant.
On peut reprocher à ce système son
côté élitiste et opaque, puisque les partis ont la
mainmise sur les listes, mais il peut mener à une représentation
plus variée si ces mêmes partis font preuve d’ouverture et
de volontarisme.
Le système politique national français
est de ce point de vue bien moins ouvert aux minorités, et se caractérise
par son attachement au local, la distorsion géographique
de sa représentation nationale et son système majoritaire
favorisant le star system. Même si la politique nationale
donne le ton, c’est par l’implantation locale que les députés
peuvent asseoir leur légitimité nationale. En effet, le scrutin
majoritaire uninominal à deux tours, fruit d’un arrangement historique
qui est devenu la règle (note 3), pousse les partis à mettre
en avant des stars pour s’assurer le siège à l’Assemblée
Nationale, ce qui exclut a priori les personnes ne faisant pas une certaine
unanimité, et a fortiori les cas minoritaires, à moins qu’ils
soient eux-mêmes des stars.
Par ailleurs, les sénateurs sont élus
par les grands électeurs au suffrage universel indirect. La France
compte à peu près 36 000 communes, dont la plupart sont des
unités politiques rurales microscopiques, et chacun de ces maires
est un grand électeur. Autant dire que les villes, lieu de vie de
la plupart des minorités, sont largement sous-représentées
(Ardant 1996). Par ailleurs la pratique très répandue du
cumul des mandats (un maire est aussi député, conseiller
départemental et régional) limite matériellement le
nombre de personnes élues, et rend donc l’accès au système
politique français encore plus compétitif.
Celui-ci offre donc peu d’opportunités raisonnables
d’accès à la représentation nationale pour les groupes
minoritaires, que ce soit par sa compétitivité accrue (un
élu par circonscription avec souvent cumul des mandats), ou par
les distorsions géographiques de représentation.
Les systèmes politiques néerlandais et français offrent donc des possibilités bien différentes d’accès à la représentation physique (note 4) pour les minorités. Cependant les difficultés d’accès réel peuvent se doubler de difficultés culturelles et idéologiques qu’il n’est pas toujours facile de mesurer.
A. Réalité
de l’accès des minorités au pouvoir politique
1. accès physique et inclusion politique
Les systèmes politiques nationaux français
et néerlandais offrent des opportunités physiques d’accès
différentes aux minorités. Cependant, au sein des deux systèmes,
le volontarisme des partis et la culture politique semblent jouer un rôle
très important. Dans un système électoral, toutes
choses étant égales par ailleurs, on peut voir de fortes
variations de la présence de certains groupes dans les deux parlements
nationaux qui semblent liés à l’atmosphère politique
du pays, l’orientation politique du parlement, et dans le cas français,
l’illustration exacerbée des choix politiques des principaux partis
représentés au parlement. Ainsi, par exemple, la vague bleue
qui a suivi l’élection de Jacques Chirac à la présidence
de la République en 1995 a favorisé les femmes qui avaient
été intentionnellement placées dans des circonscriptions
traditionnellement peu favorables à la droite.
L’accès matériel au système
politique n’est pas nécessairement la seule expression d’inclusion
des minorités au processus démocratique. En effet il se peut
que certaines minorités soit représentées au parlement
sans que leurs intérêts ne soient jamais discutés ou
qu’au contraire qu’une législature pauvre en minorités se
montre particulièrement intéressée par certains sujets
minoritaires (note 5). Si la présence matérielle de minorités
est une indication de la faculté des systèmes représentatifs
à inclure, la prise en compte des idées et intérêts
déviants est une indication au moins aussi précieuse. Dans
un système politique extrêmement rigide matériellement,
comme peut l’être le système français, il est évident
que le degré de prise en compte des intérêts déviants
est de loin le facteur le plus important à considérer. De
même, dans un système plus accessible, comme le système
néerlandais, l’espace sémantique disponible pour les discussions
de sujets déviants peut confirmer ou infirmer la plus grande ouverture
structurelle suggérée par l’analyse du système électoral.
2. Diversité du personnel politique
Avant même de se pencher sur la nature de
l’ouverture idéologique des deux systèmes politiques, l’étude
de la diversité du personnel politique me semble être une
étape préliminaire importante. Cette étude se base
sur plusieurs indicateurs différents
Le premier indicateur des possibilités de
représentation physique sur lequel on peut se pencher est les effectifs.
D’une législature à l’autre, mais plus encore d’un pays à
l’autre, les effectifs des représentants issus de minorités
est assez variable. Toutes choses étant égales par ailleurs,
on peut effectivement considérer que plus il y a de représentants
minoritaires, plus le système politique est physiquement ouvert
aux minorités.
Le deuxième indicateur est l’identité
affichée par ces représentants. Il nous donne une indication
tout d’abord sur le type de profil sociologique associé à
la possibilité de représentation: s’il est d’origine ethnique
différente, le représentant aura-t-il plutôt tendance
à afficher son appartenance à une culture et une religion
traditionnels ou, plus vraisemblablement, au contraire souligner son occidentalisation
s’il est issu d’un milieu intellectuel plutôt libéral, ce
qui tendrait à indiquer des profils d’origine types des représentants
? Il nous donne ensuite une indication sur les normes identitaires intériorisées
par le personnel politique: jusqu'à quel point celui-ci considère
qu’il peut afficher telle ou telle identité, sans que ce soit forcément
indiqué ouvertement, et comment il définit son rôle
politique.
Le troisième indicateur est le degré
d’investissement dans la vie publique. Par là j’entends dans quelle
mesure tel ou tel politique est admis au sein de commissions parlementaires
importantes, se voit offrir des rôles honorifiques ou valorisants,
et quelle est sa visibilité dans les média. Entre un parlementaire
potiche et un autre largement investi de responsabilités, le degré
d’intégration au système de l’un et de l’autre est bien différent.
S’il est effectivement important qu’il puisse y
avoir des gens différents au parlement, leur présence effective
ne nous indique pas parés de quelle identité ils peuvent
légitimement prendre part aux discussions.
3. légitimité politique et représentation uniformisante
des minorités
Il est certes possible de mesurer l’accès
matériel de certaines minorités au pouvoir politique, mais
savoir quelle est leur marge de manoeuvre politique réelle et leur
légitimité au sein des minorités qu’ils sont sensés
représenter est bien plus compliqué.
La marge de manoeuvre politique pour un représentant
minoritaire, c’est l’espace de liberté identitaire et idéologique
dont il dispose. Les questions simples que l’on peut poser sont alors:
si un député se présente comme défenseur d’un
groupe particulier, est-il écouté de la même façon
que s’il se présente juste comme un représentant du peuple
dans son ensemble ? Si un député propose une idée
qui semble fortement anticonformiste, est-il écouté ? Et
obtient-il le même accueil s’il affiche une identité particulière
ou pas ? A l’inverse, un député qui ne semble appartenir
à aucune minorité peut-il être considéré
par ses pairs et l’opinion comme ayant autorité sur un sujet concernant
certaines minorités ?
Par ailleurs, il se peut qu’un représentant
étiqueté comme minoritaire ne se comporte nullement comme
tel et se considère comme représentant de tous. Lors de certains
entretiens à La Haye, cette idée selon laquelle ils représentent
les intérêts de tous sans distinction était soulignée
avec insistance par des députés néerlandais dits ethniques.
Doit-on alors considérer qu’il doit faire passer d’abord les intérêts
de tous ou les intérêts de son groupe d’origine lorsque ceux-ci
sont en contradiction, sachant que la tradition multi-culturelle néerlandaise
ne lui fournit pas directement la réponse ?
Bien plus importante, à mon avis, est la question de la représentation
démocratique des différences au sein des minorités
surtout d’un point de vue multi-culturaliste. Si l’on estime qu’un groupe
devrait avoir un représentant au parlement, on présuppose
que ce groupe a atteint une unité de vue qui lui permet de se sentir
représenté par cette unique personne. C’est faire fi des
différences politiques au sein des groupes minoritaires, différences
parfois bien profondes.
Enfin, vouloir que les idées minoritaires
soient prises en compte, c’est présupposer que chaque minorité
parvient à produire un discours cohérent et a des demandes
politiques claires et concrètes permettant une prise de décisions
démocratiques. Or, il semble que non seulement cela ne soit pas
vraiment le cas, et même qu’au contraire la plupart du temps une
énorme majorité de l’électorat (issu de minorités
ou pas) se contente de ratifier des idéologies et propositions élaborées
par les intellectuels et les politiques.
Toutes ces incertitudes font qu’il est, à mon avis, assez délicat d’étudier l’accès des minorités de ce point de vue. Je propose donc une méthode utilisant un angle d’approche différent, à savoir l’étude de sujets spécifiquement associés à certaines minorités dans les deux pays afin d’évaluer l’accès général des idées divergentes ou anticonformistes dans les deux différents systèmes politiques.
B. Etudes de cas sur l’inclusion
aux systèmes politiques des idées divergentes.
L’objet de notre travail est de savoir dans quelle
mesure les systèmes démocratiques parviennent à gérer
la diversité et résoudre pacifiquement les problèmes.
L’idée principale de cette étude est de prendre plusieurs
sujets, si possible ayant des implications matérielles et symboliques
différentes, et chacun ne concernant que quelques groupes minoritaires,
et comment les deux systèmes politiques, définis par leur
attitude différente vis à vis de la question minoritaire,
parviennent à les inclure dans le débat public et in fine,
de les résoudre de façon la plus pacifique possible.
Nous avons sélectionné deux sujets:
l’enseignement islamique et le mariage homosexuel, à dessein loin
l’un de l’autre dans leurs enjeux et les groupes qui y sont associés.
Nous allons donc, après avoir présenté les deux sujets
et leurs enjeux, nous pencher sur les minorités concernées
par ces deux sujets.
1. Enjeux des deux sujets
Le problème de l’enseignement islamique a
ceci d’intéressant qu’il ravive le problème de l’éducation,
sujet de nombreuses batailles dans le passé dans les deux pays (note
6), batailles qui ont cristallisé les grands combats idéologiques
et qui ont fortement marqué le paysage institutionnel et politique,
en France par la laïcité totale de la République, aux
Pays-Bas par le compartimentage. Ce sujet fait remonter à la surface
la question de la place de l’identité religieuse dans la vie publique,
sujet clairement tabou en France et qui commence aux Pays-Bas aussi à
poser des problèmes, en particulier aux plus libéraux, qui
montrent leur préférence pour des stratégies d’émancipation
plus individuelles (Entzinger 1994).
Par ailleurs l’enseignement islamique soulève
la question passionnelle de l’identité culturelle et religieuse
nationale (Dijkstra 1997). En France le débat se situe officiellement
sur le terrain de la contradiction entre les règles religieuses
de soumission des femmes et les principes républicains d’égalité
et d’émancipation (en particulier autour du tchador), mais touche
aussi au malaise de beaucoup face à une religion encore mal comprise
et à une intégration des populations immigrées pas
toujours réalisée dans l’harmonie sociale. Aux Pays-Bas,
bien plus religieux, le débat se focalise parfois aussi autour de
la notion d’identité chrétienne et de sa remise en cause
par l’Islam, souvent bien plus par ignorance que par xénophobie.
Il est clair cependant que dans les deux pays la question de la place des
femmes et des rôles sexuels semble particulièrement centrale.
Le mariage homosexuel quand à lui souligne
bien plus directement la question de l’identité et de la visibilité
des choix de vie différents. Le sujet est perçu par beaucoup
comme sulfureux dans la mesure où la question de l’orientation sexuelle
est rarement abordée de façon rationnelle, et on peut percevoir
parfois des poussées homophobes difficilement maîtrisables
par le
logos. Par ailleurs, le sujet même du mariage homosexuel
est intimement lié à l’idée de filiation, encore mal
acceptée par la majorité, tant elle se mélange à
l’idée de contamination et de souillure, et rarement discutée
dans un contexte rationnel. Autant la prise de distance avec le problème
islamique est individuellement possible, autant elle semble compliquée
vis-à-vis de l’homosexualité. Il n’y a pas nécessairement
de marqueur physique (couleur de peau ou habillement) ou social (habitudes
comportementales ou alimentaires) spécifiques et le statut imposé
aux homosexuels est d’autant plus craint qu’il est peu enviable et touche
tous les groupes sociaux sans distinction. Ici aussi la question centrale
semble être celle de la femme et des rôles sexuels.
Ce sujet me paraît enfin particulièrement
essentiel, puisqu’il s’agit de la notion de droit individuel sans rattachement
spécifique à un groupe. Touraine (1998) insiste particulièrement
sur le fait que le mariage homosexuel est l’exemple même des droits
à l’égalité entre tous les citoyens et à l’émancipation
personnelle dénuée de toute morale que les Etats sur-modernes
se doivent de garantir. Il est d’ailleurs perçu par de nombreux
gais comme le signe tangible d’une reconnaissance publique tardive et la
preuve d’une intégration sociale et politique.
Nous avons ainsi affaire à deux sujets totalement
différents, mais l’un comme l’autre pivots essentiels de la direction
collective nationale idéale (la volonté de vivre ensemble
si chère à Renan).
2. Les groupes minoritaires concernés par l’étude de
cas
Les groupes minoritaires concernés par cette
étude de cas sont, à dessein, particulièrement distants
sociologiquement et symboliquement l’un de l’autre.
Le groupe principalement intéressé
par le sujet de l’éducation islamique est celui des Musulmans orthodoxes.
Celui-ci se compose de deux sous-groupes. Tout d’abord celui des immigrés
de la première génération qui souhaitent que leur
progéniture profite d’un enseignement correspondant à leur
culture d’origine. Enfin celui des immigrés de la seconde génération
qui n’ont pas réussi leur intégration personnelle et qui
souhaitent désormais essayer une stratégie collective qui
passe par une reconstruction identitaire en réaction à un
statut particulièrement bas, reconstruction centrée sur un
Islam orthodoxe assez librement réinterprété (Penninx
1996). Ils sont d’autant plus désemparés que le Coran ne
donne des indications de vie que dans le cas où les autres religions
sont minoritaires, mais jamais quand l’islam lui-même est minoritaire
(Vermeulen 1994, Rex 1994).
Dans les deux cas, il s’agit d’un pourcentage assez
faible des population immigrées maghrébines et turques. Des
études montrent que l’option collective est partagé par une
petite portion des maghrébins en France (Vourc’h et al 1994), mais
il n’est pas précisé la proportion de ceux qui, parmi cette
minorité, pensent que l’enseignement islamique est une stratégie
intéressante. En revanche une étude montre plus précisément
qu’à Rotterdam une famille musulmane sur dix souhaiterait envoyer
ses enfants dans une école islamique (Weeda 1998). Dans les deux
cas la population concernée est très minoritaire, puisqu’il
s’agit d’une faible partie de celle-ci.
Le cas des homosexuels est complètement différent.
Socialement, nous l’avons déjà évoqué, le marquage
est loin d’être évident. Par ailleurs, comme la plupart des
homosexuels naît au sein d’une famille hétérosexuelle,
il n’y a pas de transmission culturelle involontaire, si ce n’est éventuellement
celle de l’homophobie. Ce groupe, vraiment transclassiste, estimé
entre 3 et 7% de la population adulte, est lui aussi largement minoritaire
et ne semble pas offrir de profil politique particulièrement significatif.
Enfin la visibilité politique et publique diffère dans les
deux pays. En effet aux Pays-Bas depuis une décennie environ, une
certaine visibilité, en particulier des stars, est acceptée.
Il suffit de feuilleter la presse populaire pour voir tel chanteur avec
son copain ou telle artiste avec sa copine. En France il semble que cela
évolue aussi mais il s’agit d’un phénomène trop marginal
pour qu’il s’agisse clairement de visibilité publique.
Par ailleurs, visibilité et acceptation quotidienne
ne sont pas nécessairement synonymes. En effet dans le cas néerlandais
il semble qu’une tolérance bien à la vue de tous soit une
forme de nationalisme, en particulier sur les sujets sensible comme l’homosexualité,
le racisme et dans une moindre mesure la drogue. Cela ne veut cependant
pas dire que les Pays-Bas ignorent nécessairement les poussées
d’homophobie et de xénophobie dont la France est souvent le théâtre.
Enfin, le projet de mariage est loin d’être unanimement partagé
par tous les homosexuels dans les deux pays, dont certains considèrent
que c’est vouloir singer une institution bourgeoise dépassée.
Il s’agit donc ici aussi d’un sujet intéressant seulement une partie
de la minorité.
Nous savons que le défi des démocraties contemporaines est la gestion pacifique des différentes formes de diversité. Aussi le fait que nous ayons affaire à deux sujets concernant deux groupes socialement, culturellement et politiquement extrêmement différents, nous semble être le moyen le plus sûr de ne pas se cantonner à l’analyse d’une seule forme de diversité. Ainsi le groupe directement concerné par l’enseignement islamique est une minorité "classique", marquée par sa relative homogénéité sociale et culturelle et par sa volonté d’émancipation collective par différenciation. Au contraire le groupe concerné par le mariage homosexuel est une minorité "sur-moderne" (Touraine 1998) faisant preuve d’une unité sociale et culturelle marginale et transclassiste, variable selon les endroits, et qui cherche une émancipation individuelle par assimilation.
A. Le personnel politique
L’étude du degré d’intégration
physique des minorités au système politique national se définit
d’abord par l’analyse quantitative de leur présence selon les législatures
concernées, ensuite par leur degré d’investissement dans
la vie politique, enfin par l’identité dont ces représentants
se parent en public.
Un représentant est considéré
minoritaire dès lors qu’il y a indice apparent d’appartenance minoritaire,
sans qu’il y ait de préjudice quand à la nature de son engagement
politique: signes physiques et vestimentaires apparents, nom, accent, réputation...
L’analyse quantitative et du degré d’investissement
est en ce moment en cours. Elle est basée essentiellement sur les
sources officielles des deux parlements et les articles de presse les concernants.
L’appartenance à une ou des commissions parlementaires, la participation
au gouvernement et la place occupée dans ce gouvernement, la présence
au sein d’un autorité politique territoriale et/ou la participation
au niveau décisionnel de groupes politiques ou associatifs importants
sont considérés comme des facteurs majeurs d’implication
dans la vie politique.
La question identitaire est plus sensible parce
que non mesurable en terme absolus. Selon ce qui est dit lors des entretiens,
je classe sur une échelle libre en abscisses le degré de
non-conformisme politique et en ordonnées le degré de non-conformisme
personnel qu’ils revendiquent. Nous pouvons ainsi avoir une idée
graphique de leur position identitaire par les sujets abordés et
par l’identité personnelle affichée.
A la fin de cette analyse nous pourrons ainsi savoir
combien de représentants minoritaires chaque système compte
à un moment donné, mais aussi leur degré d’intégration
politique et leur degré de non-conformisme politique et personnel,
ce qui nous donnera une idée relativement claire des possibilités
de représentation physique des minorités dans les deux pays.
Par contraste aussi nous pourrons voir quelles formes d’identités
sont autorisées selon les législatures et les pays, et lesquelles
semblent bannies.
B. L’étude des deux
cas
Nous allons donc nous pencher sur les deux sujets
de façon à faire apparaître plusieurs choses. Tout
d’abord, la façon dont le sujet est pris en compte au sein du système
politique : en amont, le traitement politique et étatique préparatoire
aux discussions ; en aval, le traitement public (note 7) par la classe
politique, les média et les intellectuels. Ensuite, la façon
dont le sujet est intégré au processus décisionnel,
à savoir le traitement qui en est fait entre le gouvernement et
le parlement. Enfin, la façon dont les groupes concernés
ont réussi (ou non) à faire valoir leurs vues par les canaux
non officiels, en particulier le lobbying. Le but ultime de cette recherche
n’est pas la connaissance parfaite des deux sujets, mais la découverte
de ressorts profonds de la motivation des attitudes politiques vis-à-vis
des minorités, bien souvent occultées lors des discussions
publiques.
1. Suppositions préliminaires
Avant même l’analyse détaillée
des différentes sources, je me permets quelques suppositions qui
devront être confirmées, infirmées ou raffinées
par cette analyse, et qui me servent de guide dans mes recherches.
La première supposition est que la visibilité
du groupe concerné est un facteur important dans les deux systèmes
politiques, mais parfois avec des effets opposés. En effet, il semble
que la possibilité de jouer ouvertement de son identité ne
soit pas toujours quelque chose d’évident, en particulier en France
pour des raisons idéologiques. Si le système néerlandais
autorise parfois une visibilité affectant positivement l’issue politique
des sujets, le cas français est bien moins évident. Dans
ce dernier cas la crainte parfois paranoïaque d’intrusion de lobbies
et autres groupes occultes dans le processus de décision politique
me semble assez illustratrice de ce qui se passe.
La deuxième supposition est que l’espace
de discussion ouvert aux idées divergentes est bien plus restreint
en France qu’aux Pays-Bas. Un espace de discussion plus ouvert permet selon
certains (Duyvendak) une exposition publique plus rapide, plus efficace
et moins hypocrite des problèmes à résoudre. Il s’agit
là aussi d’un facteur essentiel pour comprendre le degré
d’ouverture du systèmes, en particulier aux minorités.
La troisième supposition est que si publiquement
les groupes concernés ne sont pas autorisés à intervenir
dans le jeu politique, il existe des mécanismes officieux
de participation permettant une prise en compte des intérêts
divergeants. Je suppose ici que même si les minorités concernées
n’ont pas de représentation officielle structurée, le pouvoir
dispose de relais permettant la circulation des informations, même
les moins légitimes politiquement.
2. Question opératoires
Décrypter certains paradoxes apparents permet
de fouiller un peu les sujets occultés par les deux systèmes.
En effet dans une système jacobin on pourrait s’attendre à
un universalisme intégral menant à l’interdiction d’un enseignement
religieux et un même mariage pour tous les couples, qu’ils soient
homo ou hétérosexuels, alors que dans un système multiculturaliste
maniant l’exception communitariste, l’enseignement islamique serait largement
subventionné et les homosexuels se retrouveraient avec une union
légale taillé sur mesure. Or dans la réalité
ce n’est pas exactement ce qui se passe: en ce qui concerne l’éducation
islamique les positions sont à peu près celles auxquelles
on pourrait s’attendre dans les deux pays. A l’inverse, les Pays-Bas semblent
se diriger vers un mariage universel pour tous alors que la France tâtonne,
apparemment figée à l’idée d’une telle égalité.
Une explication qu’il nous faudra vérifier
dans l’analyse précise des deux cas est que l’universalité
telle que pratiquée quotidiennement dans l’arène politique
française tend à geler les formes identitaires légitimées
historiquement. En effet, il semble que les identités possibles
sont occultés par deux sortes d’identités historiques qui
semblent structurer fortement le champ politique.
La première est la division gauche/droite, qui semble rendre
tabou la plupart des sujets de discussion qui la transcendent. Dans les
grands sujets passionnels comme l’éducation ou l’évolution
du code civil, il y a une cassure nette entre la droite et la gauche, rendant
toute position intermédiaire très difficile à tenir
(les quelques députés de droite soutenant le projet du Pacs
se sont fait insulter par leurs collègues de droite).
La deuxième division, plus subtile, est liée
à la légitimité historique de certains groupes de
pression comme les agriculteurs ou les chasseurs. Ils se parent d’une identité
très forte, parfois clairement anti-démocratique, mais s’appuient
sur des idées et des thèmes qui ne peuvent pas être
débattus rationnellement, comme le terroir, l’identité française
et la tradition, thèmes traditionnellement associés à
la droite pétainiste mais touchant la plupart des partis politiques,
à gauche comme à droite.
Les Pays-Bas sont aussi parfois sujets à
des gels identitaires, mais pour des raisons qu’il nous faudra mettre à
jour, certainement liées au morcellement partisan du personnel politique
et à son détachement de mandats locaux, il semble que l’espace
sémantique soit bien plus ouvert, permettant aux acteurs politiques
non seulement d’afficher plus librement des identités non-conformistes,
mais aussi d’aborder bien plus librement des thèmes qui gênent
(note 8).
Aussi, lors de l’analyse des documents, je vais porter
mon attention sur quelques questions essentielles qui seront raffinées
en fonction des résultats obtenus.
1 - Quel est l’historique général du sujet dans les différentes
sources, et quelle est la position générale vis-à-vis
du sujet dans chacune d’elle ?
2 - Quelle force en présence promeut publiquement quelle option
? Quels acteurs sont bruyamment présents ou absents des sources
concernées ?
3 - Qui est considéré comme acteur légitime dans
les différentes sources, et avec quelle identité ?
3. Sources concernées
Les sources concernées sont de deux natures
différentes. Tout d’abord les sources publiques qui sont
constituées de documents préparatoires aux travaux des politiques,
des débats au sein de l’assemblée (tels que disponibles au
Journal Officiel) et des débats d’opinion, essentiellement présentés
par les journaux. Les sources préparatoires sont constituées
des programmes des partis politiques, parfois déjà longuement
analysés (Fermin 1997), et des productions Etatiques (notes ministérielles,
rapports de commissions et de groupes de sages (rapports du Haut Commissariat
à l’Intégration, WRR-rapport ou Minderhedennota par exemple).
Pour les débats d’opinion nous avons sélectionné deux
quotidiens différents dans les deux pays : Le Monde et NRC
Handelsblad, plutôt au centre et cherchant tous les deux à
être les plus objectifs possibles, plus Libération
et De Volkskrant, tous les deux plus polémiques et plus marqués
à gauche que les deux autres. Par ailleurs les dossiers spéciaux
préparés par les autres organes de presse seront analysés
(revues, programmes particuliers...). De plus une consultation des sondages
effectués sur ces sujets pendant la même période permettent
d’avoir une idée de l’état de l’opinion, même partielle.
Ensuite les sources humaines, par des entretiens
avec les personnes ayant une bonne connaissance personnelle des dossiers
afin de recouper les informations trouvées à partir des sources
précédentes, mais aussi et surtout afin d’obtenir des indications
sur ce qui s’est passé derrière les coulisses, et mesurer
l’importance du lobbying. Ces personnes sont les politiques investis dans
ces sujets, leurs promoteurs ou adversaires principaux, et les témoins
privilégiés (intellectuels, journalistes, commentateurs...).
Pour les homosexuels des contacts par la nébuleuse du Gay Krant
et du COC aux Pays-Bas, du CGL, d’Act Up-Paris et d’Aides en France semble
sans problème majeur. En revanche pour les Musulmans orthodoxes
les contacts risquent d’être plus tendus, mais une approche des organisations
culturelles concernées pourrait être facilité par la
médiation des chercheurs néerlandais et français déjà
impliqués (l’IMES, l’IMA et les orientalistes du CNRS).
Par ailleurs la limitation temporelle antérieure choisie est pour les Pays-Bas le gouvernement de coalition dirigé par Wim Kok (Paars) et pour la France la présidence de Jacques Chirac, le matériau le plus intéressant se trouvant principalement avec le début de sa cohabitation avec le gouvernement de Lionel Jospin. Les primatures d’Alain Juppé s’illustrent plutôt par l’absence des deux sujets concernés dans le calendrier officiel et médiatique. Dans le cas des gouvernement Paars et Jospin l’intérêt réside dans la volonté affichée de modernisation de la vie publique telle qu’analysée précédemment (voir I).
C. Planification
Avant d’aborder la planification de la thèse,
insistons sur le fait que ces deux études de cas ne sont que des
illustrations dans un travail plus vaste d’analyse des mécanismes
politiques de gestion de la diversité et de l’inclusion des divers
groupes présents dans les deux pays.
1. Planification des recherches
Séquence n°1 : sources publiques. Cette séquence
comporte l’analyse de la représentation physique des minorités
dans les deux pays et la collecte et l’analyse des sources publiques à
Paris, La Haye et Amsterdam, mais aussi la première rédaction
des chapitres les concernant. Durée : une année environ.
Séquence n°2 : entretiens. Cette deuxième
séquence comporte plusieurs séries d’entretiens, en France
et aux Pays-Bas, avec les acteurs cités ci-dessus, et la rédaction
des chapitres correspondants. Durée : une année environ.
Séquence n°3 : interprétations. Cette troisième
séquence est celle lors de laquelle les généralisations
des résultats trouvés lors des deux séquences précédentes
aux deux systèmes politiques sont réalisées, ainsi
que la rédaction des chapitres correspondants et la correction des
chapitres précédemment rédigés menant à
la version finale de la thèse. Durée : une année environ.
2. Plan de rédaction
La rédaction ne se fera pas, à l’ancienne,
en un temps. Comme nous l’avons vu ci-dessus, la prise de notes et la rédaction
des chapitres correspondants seront simultanées, ce qui laissera
du temps pour les corrections ultérieures et la prise de distance
vis à vis de ce qui a été trouvé.
A priori les chapitres devraient se découper
comme suit :
1. démocratie, unité et diversité
2. la minorité, point focal du problème de la diversité
3. le multi-culturaliste néerlandais
4. le jacobinisme à la française
5. personnel politique et identité
6. étude de cas n°1 : l’éducation islamique
7. étude de cas n°2 : le mariage homosexuel
8. suppositions et résultats de l’étude
9. conclusions
Conclusion
Un des défis les plus importants posés
aux démocratie contemporaine est la gestion harmonieuse de la diversité,
qui passe essentiellement par le droit à l’émancipation et
à une identité propre, exprimé quotidiennement par
l’inclusion des minorités au processus démocratique. Les
Pays-Bas et la France proposent des modèles l’inclusion bien différents,
dont le système électoral semble renforcer les effets in/exclusifs.
L’étude de la représentation physique des minorités
et de deux cas concrets, à savoir l’éducation islamique et
le mariage homosexuel, permet de comprendre les mécanismes d’accès
de deux minorités totalement différentes aux cercles décisionnels,
et illustre par l’exemple l’espace sémantique offert aux différents
groupes selon l’identité qu’ils affichent publiquement.
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Notes
1. En anglais hightnened modernity. Je n’ai pas encore
vu de traduction en français du terme: modernité accentuée
ou appuyée sont maladroits, aussi j’ai décidé de garder
ce terme qui a le mérite de s’opposer dans sa construction sémantique
même au concept de post-modernité. (Giddens 1990: 150)
2. sociétés de programme et de diffusion audio-visuels.
3. En pleine guerre froide, Gaullistes, qui voulaient pour le
moins réformer profondément la IVème République,
et Communistes, qui voulaient le passage au socialisme réel, représentaient
chacun un tiers de l’électorat. Les autres partis, au premier rang
desquels les Radicaux, se sont arranger pour promouvoir le scrutin uninominal
à deux tours, sachant très bien que Gaullistes et Communistes
ne pouvant s’allier, une grande partie de leurs candidats seraient éliminés
au deuxième tour. Il a fallu une crise institutionnelle gravissime
pour que de Gaulle soit appelé au pouvoir, sans passer par les urnes
puisque le système lui était alors hostile. Depuis le système
est resté puisque les principaux partis en sont largement bénéficiaires,
au détriment bien souvent du centre et des extrêmes.
4. Par représentation physique j’entends élection
à l’Assemblée nationale ou à la Tweede Kamer.
5. Par sujet minoritaire j’entends un sujet concernant
une ou des minorités en particulier (en anglais minority issue)
6. En France, l’éducation confessionnelle et l’attention
étatique qu’elle reçoit est l’objet de disputes passionnelles
entre tenants de l’école libre et républicains laïques,
que ce soit dans les années 1980 avec de grandes manifestations
ou plus récemment à propos de l’aide financière que
devrait recevoir tel établissement privé catholique alors
que le système public manque de moyens.
7. Par public j’entends : accessible aux citoyens.
8. Le compte-rendu par les média des débats parlementaires
néerlandais me plonge parfois dans des abîmes des perplexité
tant cette liberté de ton me semble improbable en France.